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COVID-19 - Mineurs non-accompagnés en grand danger

Updated: Apr 3


Photo © Soul Food / Kryssandra Heslop

Récemment une professionnelle de l’éducation américaine a publié un tweet prédisant que les enfants du monde entier passeront les semaines à venir à manger trop de cookies et à regarder trop la télévision parce que nous n'avons mis en place aucune mesure éducative à domicile pour les occuper pendant la période dite de “distanciation sociale,” qui est le moyen essentiel pour arrêter la propagation de COVID-19, ou coronavirus aux USA depuis la fin de semaine dernière. Les commentaires qui ont suivi ce tweet portaient sur la façon dont les parents et le personnel éducatif pouvaient s’essayer aux activités éducatives ou créatives avec les enfants, ainsi que sur des suggestions pour l'apprentissage en ligne, etc. Personne ne s’est alors demandé qu’est-ce que les enfants et les jeunes isolés, sans parents pour leur préparer des cookies, vont bien pouvoir faire durant le confinement. En France la situation est considérablement meilleure pour les enfants dont les parents sont présents et parlent couramment le français, grâce aux ressources en ligne du ministère de l’éducation, qui ont été mises en place immédiatement après les annonces de confinement. Cependant, pour les enfants et les jeunes qui n'entrent pas dans cette catégorie, aucune mesure n'a été prise pour assurer leur stimulation éducative durant la période de confinement prolongée.

Pour les mineurs non-accompagnés, rester confortablement chez soi est un luxe. La plupart d’eux ne peut pas se permettre ce luxe, et certains n’a pas d’autre choix que de vivre à la rue. Leurs vies sont extrêmement compliquées et difficiles en temps normal. Maintenant, alors que tout le monde cours chercher du papier toilette et des conserves pour pouvoir s’isoler le temps de quelques semaines voire des mois, cette population particulièrement vulnérable essaie, avec difficulté, de comprendre la situation. Pendant ce temps, les bénévoles qui les soutiennent comme le collectif ADJIE et l’association Soul Food essayent de trouver des manières d’organiser l’aide et le soutien de ces jeunes en toute sécurité.

Le soutien vient essentiellement de bénévoles car l'État français a déjà échoué dans sa tâche d’assistance pour ces jeunes. A plusieurs reprises, il s’est avéré que les méthodes utilisées par les autorités françaises pour déterminer l’âge des jeunes migrants ne sont pas en adéquation avec les normes internationales (HRW 2019a; MSF 2019). Même pour ceux qui ont été reconnus comme mineurs en France et acceptés par les services de l’aide sociale à l’enfance les conditions dans lesquelles ils vivent sont souvent déplorables. Beaucoup sont forcés à vivre dans des squats et des hôtels insalubres, où la violence est un thème récurrent (HRW 2018; HRW 2019b; Refugee Rights Europe 2017). Les implications de ces écarts de traitement sont extrêmement négatives en temps normal. En temps de pandémie comme aujourd’hui les conséquences pour ces mineurs non-accompagnés et ceux qui essayent de les aider bénévolement s’aggravent, les mettant tous encore plus en danger.

Avec les développements récents face au coronavirus en France, ces jeunes personnes déjà vulnérables sont dans une situation encore plus précaire. Pour ralentir la propagation du coronavirus qui fait actuellement des ravages en Italie, toutes les écoles et commerces français considérés comme non-essentiels ont été fermés suite à un arrêté ministériel. L’absencede consignes de la part du gouvernement quant aux modalités de prise en charge de la population de mineurs non-accompagnés dépendant d’ores déjà de la générosité des bénévoles et des établissements comme le Refettorio Paris ne fait qu’aggraver la situation pendant cette période d’isolation forcée.

« Nous n’avons pas le temps de louper nos cours. »

La situation est aggravée par l’absence de protocole à mettre en place une fois l’épidémie de coronavirus passée. Ceci est problématique car le temps n’attend pas pour les mineurs non-accompagnés. Pour ceux qui sont inscrits à l’école, la plupart ont été forcés à attendre des mois et parfois même des années avant d’avoir eu le droit d’y aller. En temps normal, l’accès à l’éducation pour ces jeunes n’est pas assez. C’est une course contre la montre, car dès qu’ils ont 18 ans ils font face à des obstacles que seul l’éducation et un travail peuvent leur permettre de surmonter. Comme l’a dit un jeune migrant, à l’annonce de la fermeture des écoles jusqu’à nouvel ordre « nous n’avons pas le temps de louper nos cours. » La plupart n'ont pas accès à la technologie pour suivre des cours à domicile et aucune ressource officielle n'a été mise en place pour que les mineurs non accompagnés le fassent pendant cette période de confinement.


Photo © Kryssandra Heslop

Et puis il y a les nécessités basiques comme la nourriture, papier toilette, et les médicaments. Les rayons de pâtes et riz ont été dévalisés suite aux premiers flux de consommateurs affolés qui achètent en masse. Certains restaurants ont annoncé qu’ils resteraient ouverts, à emporter seulement, mais comment est-ce que cela aide ceux qui ne peuvent pas se permettre le luxe de manger dans un restaurant ? Des bénévoles et associations d’aide aux personnes en précarité se battent pour maintenir les distributions de nourriture. Cependant le Ministère de l’intérieur, suivant les consignes gouvernement, exige depuis le 17 mars 2020 le port obligatoire d’une Attestation de déplacement dérogatoire pour chaque déplacement quels qu’ils soient. Cette formalité est là encore un obstacle supplémentaire pour ces jeunes qui n’ont pas accès à l’outil informatique ou ne maîtrisent pas la langue française.

Dans ces premiers jours d’auto-isolation en France, il semble que le dépistage du COVID-19 soit réservé à certaines populations, tout comme les bonnes informations et ressources, dépendant de où vous allez. Au moins deux jeunes membres de Soul Food se sont rendu à l’hôpital car il se sentaient malade et présentaient tous les symptômes. Pourtant il n’a pas été jugé pertinent de les dépister. Il est important de noter que cette population est déjà susceptible de tomber malade du fait d’un accès très limité à l’alimentation de qualité. Suite à cette visite médicale l’un d’eux a été renvoyé chez lui avec l’ordre de porter un masque pendant 8 jours et de prendre sa température régulièrement, deux fois par jour. Des masques n’ont pas été fournis par l’hôpital alors qu’aucun masque n’est disponible dans les commerces parisiens en ce moment. On ne lui a pas indiqué comment prendre sa température non plus. Heureusement pour lui, il est en contact régulier avec Soul Food, donc il a reçu des informations supplémentaires de la part de l’organisation qui veille à l’appeler régulièrement pour suivre l’évolution de son état.

Recommandations

Alors, quelle action prendre ? Le gouvernement français devrait, sans attendre, accepter le statut de mineur de tous les mineurs non-accompagnés pendant cette période. A tous le moins, une mise à l’abri systématique des MNA à la rue doit être obtenue en urgence. Un suivi d’information adapté auprès de ces jeunes doit être assuré pour qu’ils puissent rester en bonne santé, se soigner et protéger les autres. De plus, ils devraient avoir un soutien pour accéder à de la nourriture saine et des ressources pédagogiques. Une ligne d’appel psycho-sociale devrait être mis à disposition pour ceux qui souffre de traumatismes, pour qu’ils puissent joindre des professionnels compétents lors de cette période de confinement. Des cartes téléphoniques devrait leur être remis par le gouvernement, car la plupart de ces jeunes migrants n’ont pas de plans de data mobile mensuels. Cela aidera à maintenir en sécurité les jeunes et les bénévoles chez eux et les aidera à rester en contact les uns avec les autres.

Les mineurs non-accompagnés sont déjà marginalisés. Aller à l’école, voir des amis et participer à des activités d’organisations comme Soul Food sont souvent les seuls moments de légèreté dans leurs vies, sans cesse remplies de danger, de stress, de traumatisme et de tristesse. Nous allons devoir apprendre à adapter nos comportements pendant cette période d’isolation sans précédent. Mais pour ces populations qui ont déjà une santé mentale fragile, nous devons impérativement avoir les ressources pour les aider à surmonter cette période.

Une des actions les plus importantes que le gouvernement pourrait entreprendre aujourd’hui serait de suspendre pendant cette période de confinement les échéances liés aux obligations administratives des jeunes non-accompagnés. Cela signifierait que toutes les mesures administratives telles que les évaluations d’âge, les audiences devant les tribunaux, les conventions de stages et contrats d’apprentissages obligatoires pour compléter un cursus seront officiellement en attente jusqu’à ce que la menace grave pour la santé soit terminée. Des mesures exception elles ont déjà été prises par le Ministère de l’intérieur pour les porteurs de titres de séjour et certains demandeurs d’asile. Il devrait en être de même pour tous les MNA migrants qui sont au milieux d’une procédure administrative décisive pour leur vie en France et qui doivent attendre jusqu’à nouvel ordre. Nous demandons qu’ils n’encourent pas le risque d’être pénalisé par un rendez-vous administratif manqué lors de cette période. Ces mesures permettront de garder ces jeunes et leurs accompagnateurs confinés chez eux, en suivant le protocole sanitaire. Des mesures exceptionnelles sont nécessaires lors de circonstances exceptionnels.

Ces recommandations peuvent également être vues comme une action pour le bien commun. Sans la mise en place de ressources adaptées, les bénévoles qui se sentent responsables pour ces enfants et jeunes personnes, risqueront la propagation du virus en sortant de chez eux pour aider les plus démunis. Si les gouvernements ne font pas le nécessaire, les individus le feront. Si le gouvernement français n’assure pas les services mentionnés ni cette exemption administrative pour tous les mineurs non-accompagnés pendant cette période, il est possible qu’en juillet ou en août, pendant que le reste de la population fête leur bonne santé et le retour à la normalité, les rues parisiennes seront pleine de migrants, nouvellement sans domicile fixe, témoins étrangers aux célébrations qui les entoureront pendant qu’ils chercheront un endroit pour installer leurs tentes et attendre, à nouveau, que passe une nouvelle période d’isolement.

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